Que cherche la Chine en Afrique?

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Constructions d'infrastructures, produits essentiels à bas coût, renforcement des liens avec les élites… Pékin mène une cour assidue à l'ensemble du continent africain, qui ne lui est pas insensible.


Quel est le point commun entre le port algérien d'El Hamdania, la centrale hydroélectrique ougandaise d'Isimba et la ligne de train nigériane Lagos-Kano? Qu'elles soient déjà construites ou encore dans les cartons, toutes ces infrastructures bénéficient de financement chinois dans le cadre des «nouvelles routes de la soie», ce méga-projet visant à assurer la croissance de la Chine vers l'Ouest. Pour Pékin, l'enjeu est double: offrir de nouveaux marchés à ses produits et faciliter l'importation de matières premières. L'Afrique, elle, se dote d'infrastructures bienvenues pour rattraper son retard de développement.

Au-delà de ces considérations de terrain, ces investissements relèvent du soft power puisqu'ils permettent à la Chine de soigner son image et de se positionner comme une superpuissance alternative aux Occidentaux. «L'Afrique est très importante pour l'image globale de la Chine, pose d'emblée Maria Repnikova, professeure agrégée en communication mondiale à l'université d'État de Géorgie (États-Unis). Les leaders chinois affirment que l'Afrique est une fenêtre sur la diplomatie bienveillante de la Chine, qui serait ancrée dans la générosité. Réussir diplomatiquement en Afrique, c'est donc aussi améliorer l'image de la Chine à l'échelle du Sud global.»


Les données de l'Afrobaromètre en novembre 2021, une étude qui cherche à évaluer l'opinion publique sur le continent africain, montrent que cela fonctionne: la Chine jouit d'une bien meilleure image en Afrique qu'ailleurs sur la planète. Ainsi, à la question «Pensez-vous que l'influence économique et politique de la Chine est positive dans votre pays?», 88% des Béninois répondent «oui», comme 85% des Cap-Verdiens et 81% des Maliens. Moyenne dans les trente-quatre États sondés: 63%. Même le plus sévère des pays d'Afrique, la Tunisie (seulement 30% de «oui») est moins dur que bien des pays européens et asiatiques.

Le soft power chinois en Afrique est loin de s'arrêter aux infrastructures, explique Lina Benabdallah, professeure adjointe à l'université de Wake Forest et autre spécialiste des relations Chine-Afrique. «C'est vrai que ce qu'on voit en premier, ce sont les ponts, les aéroports, les gares routières et les autoroutes. Mais il y a aussi tous les produits importés de Chine, comme les routeurs d'internet ou les motos, qui sont un moyen de transport très utile en ville. Ou encore le thé vert, qui fait par exemple partie de la culture au Mali.»

Surtout, insiste-t-elle, la Chine met le paquet pour s'adresser directement aux citoyens africains, par le biais «de bourses étudiantes, de diplomates invités à visiter la Chine, de séminaires pour journalistes… Cela sert à montrer le modèle chinois à ces gens et à établir des relations interpersonnelles.»

Une drague à la chinoise


Objectif poursuivi par la puissance asiatique: générer un contre-discours sur elle-même dans les médias et la bouche des politiciens africains, diamétralement opposé à celui que l'on entend sur les chaînes d'information en continu occidentales (anglophones ou francophones), sources majeures de nouvelles internationale sur le continent. De leur côté, les étudiants qui partent dans des universités de l'empire du Milieu prouvent que l'Europe n'est pas le seul horizon pour les jeunes. De retour au pays, peut-être pourront-ils même travailler pour une entreprise chinoise.

À Pékin, la propagande a prévu une expression pour cela: la «modernisation à la chinoise». Les officiels n'ont pas peur des formules lourdes quand il s'agit de l'évoquer: «La modernisation à la chinoise brise le mythe selon lequel la modernisation est synonyme d'occidentalisation et offre à l'humanité un nouveau choix pour parvenir à la modernisation», disait ainsi Wang Wenbin, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, lors d'une conférence de presse le 24 février dernier.

S'il insiste tellement, c'est parce qu'il sait que ses propos ont une résonance. «Il y a une fascination certaine dans pas mal de pays africains pour la réussite économique de la Chine, soutient le sinologue Jean-Pierre Cabestan. En particulier chez les Africains qui sont allés en Chine, et qui en reviennent généralement assez impressionnés.»

De plus, le modèle chinois, mélange d'autoritarisme et de réformes économiques, a tout pour plaire à plusieurs pays, selon Lina Benabdallah. «Beaucoup de présidents africains n'ont pas une grande patience pour la rhétorique du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale, ils considèrent qu'il s'agit d'une ingérence dans leur mode de gouvernance», souligne-t-elle. La Chine, elle, ne vient pas faire de grandes leçons de démocratie… D'autant plus qu'on ne peut pas dire que les promesses de développement des Occidentaux aient toutes été tenues.

À plus court terme, la Chine gagne quelque chose de non-négligeable: des votes en sa faveur à l'ONU, ce qui lui permet de placer ses pions dans plusieurs instances comme l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, dirigée depuis 2019 par un Chinois, Qu Dongyu. Et, au passage, de faire échouer certaines résolutions la visant.

Le cœur de l'Afrique n'est pas gagné pour toujours


Cependant, attention: les envies des dirigeants africains ne sont pas nécessairement celles des populations. «Selon moi, les sentiments envers la Chine sont plutôt contradictoires, incluant une certaine attraction basée sur l'opportunisme, mais aussi un peu de ressentiment et de cynisme, surtout chez le grand public», avance Maria Repnikova. On peut en effet apprécier un nouveau pont qui permet de gagner plusieurs heures de route pour se rendre dans la capitale, tout en étant lucide sur le fait que c'est avant tout pour mener à bien ses propres intérêts que la Chine l'a construit –il suffira de voir des camions remplis de minerai l'emprunter pour le réaliser.

Quand on le regarde de plus près, l'Afrobaromètre de novembre 2021 permet de fortement relativiser l'engouement africain pour le modèle chinois. Premièrement, on observe une forte corrélation entre la satisfaction à l'égard de la Chine et celle par rapport aux États-Unis: 79% des Béninois et 85% des Cap-Verdiens, par exemple, pensent que l'oncle Sam a une influence positive. À l'échelle continentale, les Américains sont à peine moins bien jugés que les Chinois (60% d'opinions positives, contre 63%).


Surtout, les Africains tiennent à la démocratie: même ceux qui préfèrent la Chine en tant que modèle de développement sont à 70% en sa faveur, et 79% rejettent le système du parti unique en vigueur à Pékin. Qui dit démocratie dit aussi transparence et à ce titre, la Chine est un cancre: elle agit dans une telle opacité qu'elle est soupçonnée de tendre un «piège de la dette» à ses partenaires –incapables de régler leur dû, ceux-ci se verraient contraints de céder des infrastructures stratégiques récemment construites, à la manière du Sri Lanka qui a donné le port de Hambantota en concession à une compagnie chinoise.

«Je pense que c'est un mythe, commente Lina Benabdallah. Aucune preuve ne nous permet de dire qu'il y a une intention de faire plonger ces pays africains dans la dette. Mais il y a un problème de transparence très urgent à régler dans les contrats signés avec les entreprises chinoises: ils ne sont presque jamais rendus publics, ce qui alimente les rumeurs...»

Autre obstacle à l'horizon: même en Afrique, les questions de droits humains vont finir par rattraper la Chine, en particulier dans les mines gérées par ses ressortissants. Outre la question des conditions de travail sous terre, de nombreux conflits sont à déplorer avec les populations vivant à proximité, les mines polluant l'environnement et s'accompagnant régulièrement de déforestation illégale.

Enfin, notons qu'il n'y a pas que la Chine qui compte faire de l'Afrique son nouveau terrain de jeu. D'autres pays rodent, à commencer par la Turquie. En janvier, on apprenait notamment que l'Ouganda avait mis fin à un contrat de construction d'une voie ferrée signé avec une compagnie chinoise, et envisageait plutôt de faire affaire avec une société turque. C'est peut-être la meilleure nouvelle pour l'Afrique dans cette histoire: ce continent en pleine explosion démographique et économique voit de nombreux pays lui faire la cour pour profiter de ses richesses et de ses forces vives. Saura-t-il faire monter les enchères en sa faveur?

source : https://www.slate.fr/


 

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